‡ Souffle Perdu ‡
J'éteignis mon énième cigarette dans le cendrier, satisfaite de son regard étonné. Je me levai gracieusement et me dirigeai vers la fenêtre. La ville de Tharfân était, comme toujours, éclairée de ces multiples lampes de ce vingt-cinquième siècle, malgré l'heure tardive de cinq heures du matin… Je m'étais rendu, cette nuit là, sur le continent pour me changer légèrement les idées… Le continent avait continué son évolution technologique, alors que Manadh gardait tout de son époque mélangée entre seizièmes et dix-huitième. C'était donc un réel plaisir pour moi que de venir de temps en temps sur le continent, voyant ces voiture autrefois rouler avec moteur, restant tirée par des cheveux sur mon île, mais maintenant volant haut au dessus des têtes. Tharfân était une ville que je privilégiais souvent, aimant son vieux quartier où les voitures n'allaient pas, où les immeubles ne dépassaient pas les vingt étages et où tout faisait, en soi, penser à la lointaine époque du vingtième siècle… Elles étaient toutes habillées, suivant leur mode, de pantalon de satin moulant, agrémentée d'une courte robe mettant en valeur leurs poitrines et leurs hanches, les cols recouvrant souvent les cous, les bras la plupart du temps dénudé. L'originalité qui différenciait ces femmes entres elles résidaient uniquement dans la couleurs du satin, et les endroits de leurs habits volontairement coupés. Tel était la mode vestimentaire dans ce quartier, c'était fort dommage. Inutile donc de préciser à quel point je fus remarquée, en entrant dans cette taverne ! Pour une fois que je n'allais pas dans ce bar miteux et sombre, le Cid, où se retrouvaient tous les nostalgiques des vieilles époques, tous les dépressifs trop sombres et drogués aux nouvelles drogues de ce siècle… Là bas j'était parfois idolâtrée, moi qui était si proche de leur idéal esthétique, tant mieux pour moi : cela me faisait des proies d'autant plus faciles… Mais dans la taverne où je m'étais rendue, cette nuit là, j'avais effrayée. J'en suis encore souriante… Mais pourtant, ce n'est pas moi qui ait décidé de me rendre là bas, mais un androgyne du nom de Thaen, fidèle client assombrie du Cid. Il m'avait accosté et parlé plusieurs fois, intrigué, comme tout le monde, de savoir qui j'étais. Il m'apprit que j'étais surnommée " la Princesse de Lucifer ", idolâtrée et que je constituait une sorte de légende, un sujet de conversation de nombreuses fois repris. Pour sa part, il ne se passait pas un soir sans qu'il ne se demande si je viendrais boire un verre… La dernière fois qu'il m'avait vu, il m'avait glissé un petit mot dans la main, me demandant de le retrouver à huit heures dans cette taverne bien connue. Pensant m'amuser, j'ai répondu à son invitation, et acceptai de le suivre dans son appartement pour lui conter mon histoire…
Je voyais, par la vitre, la sombre silhouette élégante de mon époux, qui m'attendait patiemment. Il avait donc bien répondu à mon appel télépathique, j'en fus heureuse. " Thaen, savez-vous à qui vous me faites penser ? - Non, je l'ignore… répondit-il timidement. - A Jarian… Vous avez la même apparence physique… Certes vous ne possédez pas tout ce qui a fait de lui ce que j'aimais, mais tout de même… Votre histoire est-elle passionnante ? - Ma foi, j'en doute ! Comparé à la votre… - Vous y croyez donc ? Vous croyez vraiment que vous vous trouvez devant un vampire d'un peu plus de cinq cent ans ? - Ne m'auriez vous raconter que des inepties ? " Je sourie. Je l'aimais bien, ce jeune humain. Je fis signe à Leino de monter, et me retournais vers Thaen. Mon regard l'effraya quelque peu, mais il se ressaisit. " Seriez-vous prêt à vivre une histoire passionnante ? " Il me regarda, sans répondre. Je m'approchais de lui, il recula. Je ris aux éclats, tendis la main vers lui, et il recula d'avantage. Pourtant je ne saisie que son portefeuille plat et en sortie un petit appareil noir pas plus grand que mon pouce. L'appareil, lorsque je le mis en marche, me dévoila une photo où je pu voir Thaen et une fort jolie femme qu'il serrait dans ses bras. Ils souriaient tant… Une pression des doigts et l'appareil fut brisé en éclat. L'humain était trop étonné pour dire quoique ce soit, mais je le sentais bouillant de colère. Une voix s'éleva dans l'encoignure de la porte qui s'était ouverte dans une discrétion des plus parfaite : " Oublie cette femme et accompagne nous. Laisse-toi vivre parmi les êtres les plus vieux, les plus sombres, et les plus détestable que tu n'auras jamais plus l'occasion de connaître… " Les paroles de Leino me comblèrent d'une joie sans pareil : il acceptait donc cet humain ! Thaen voulut hurler un " non " qui clarifiait un refus aussi total que celui que j'avais tenté de soumettre à Leino il y avait si longtemps, mais il ne fut pas assez rapide pour échapper à nos crocs avides de vie…
Thaen devint… une sorte de fils… et d'amant par la même occasion. Un espion hors pair, un vampire remarquable… Comme moi, il n'eut jamais à regretter son engendrement. Comme moi, il souffrit tant…
L'Enfer sur toi a déposé ses longues griffes… L'amour en toi a fait naître une souffrance Si forte et cruelle, tel la délivrance D'une haine ignoble, d'un mal si jouissif…
Comment ne pas souffrir, résister à ses pleures, Lorsqu'un être d'une telle beauté vous abandonne ? Malgré le fait, si douloureux, qu'il vous donne Toute l'aide dont vous avez besoin, point son cœur…
Oh comme nous avons mal ! Notre âme en perdition S'étouffe dans ce méandre ; la damnation De son être impure foudroie sa conscience…
Dans sa clameur obscure - Ô désespoir ! Comme je suis affligée, détruite, je ne crois Plus à rien ; mes larmes font naître ma défaillance…